Interview avec Alain Carrazé (1ère partie)

Evénement : « Monsieur Destination Séries » Alain Carrazé a accepté de répondre à l’interrogatoire du Superviseur et de livrer de passionnantes anecdotes sur Le Prisonnier, mais aussi de replonger en enfance. Voici donc la première partie de ses impressions en exclusivité pour le blog www.jenesuispasunnumero.com

1. Te souviens-tu de la première diffusion du Prisonnier ?

Absolument. C’était en 1968, le dimanche après-midi sur la deuxième chaîne. La case horaire était importante : on y voyait souvent des séries de science-fiction comme « Au cœur du temps / The Time Tunnel » l’année précédente, et aussi « Voyage au fond des mers ».  Sans compter les films du dimanche midi, comme « Planète Interdite ». On va donc dire que j’étais prédisposé à suivre cette nouvelle série, diffusée à cette heure-là. J’avais 9 ans et, quand je découvre le premier épisode, ce sont avant tout les éléments de « machinerie » de science-fiction qui m’ont happé : le moment où la porte s’ouvre sur le bureau du Numéro 2, avec cette musique et ce décor futuriste, c’était le « wow – effect » pour moi ! Ensuite, entre la salle du contrôleur, le Rodeur et le reste, c’était le nirvana ! La musique de Ron Grainer était absolument géniale. Pour terminer, c’était le concept même de la série : il est prisonnier, va-t-il s’échapper ? Tout le reste, la fable et les sens plus politique et sociologique de la série me passaient totalement au-dessus de la tête.
J’étais tellement accroché après ces premiers épisodes que j’ai insisté pour qu’on m’enregistre les suivants car je devais partir pour les vacances de février avec ma mère. A l’hôtel ou nous étions – la station de Cauteret – il ne fallait pas trop compter sur la télé pour voir la série le dimanche. Les résidents regardaient plutôt les variétés de la 1ère chaîne, tandis que ma mère étions sur les pistes à cette heure-là. C’est donc mon père qui, à Paris, enregistrait sur mon magnétophone à bande les 2 épisodes que je manquais, en posant le micro près du haut-parleur de la télé et en faisant des commentaires en « live » pendant la diffusion ! J’ai encore en tête sa surprise et son éclat de rire lors du final de « A, B et C » !

Ensuite, viennent les événements de mai. Les programmes télé ont été sérieusement perturbés mais je guettais la diffusion des épisodes chaque dimanche, jusqu’au final qui m’a enthousiasmé comme jamais. Mais pas pour son contenu rebelle et philosophique – j’étais trop petit pour le comprendre totalement – plutôt pour sa démesure, ses gimmicks qui renvoyaient complètement à mes fascinations d’enfants : la musique pop (les Beatles, « All you need is love »), les juke-boxes, la fusée qui décolle, le rythme effréné du dernier acte, le coté triomphal des dernières scènes avec cette musique incroyable et le retour du prisonnier… C’était le plus grand spectacle jamais vu à me yeux ! Ce n’est que bien plus tard que j’ai retrouvé le « All you need is love », que je l’ai associé aux Beatles et que je me suis empressé d’acheter. Pour moi, j’achetais la BO du Prisonnier ! Évidemment, c’est bien, bien plus tard que Pierre-André Boutang et Patrick Brion m’ont raconté les circonstances de cette diffusion.

2.Il y a eu des « bouche-trous » par la suite pendant les années 70 avant la diffusion sur « Temps X » en 1983-84, c’est cela ? Je crois me souvenir dans « La Une est à vous » ?

Bien avant « La une est à vous », la série a été rediffusée dans le cadre de « Aujourd’hui Madame » comme il était d’usage pour un deuxième passage de quasiment toute les séries US que la télévision avait acquis. Elles étaient toujours rediffusées en quotidienne, 4 fois par semaine, en tout début d’après-midi en ouverture du magazine. C’est ensuite que l’infamie est arrivée !  La série est, pour sa 3eme diffusion, devenue très officiellement la série « bouche-trou » de secours de la télé française. Cela signifie qu’elle pouvait être diffusée n’importe comment, à n’importe quelle heure : un dimanche après-midi sur la 1ère chaîne, un autre des semaines plus tard un lundi soir tard, un autre un jeudi en début de soirée… Quelquefois, cela apparaissait dans les programmes de mon Télé Poche, qui précisait toujours que c’était une diffusion exceptionnelle, et d’autres fois c’était une surprise, pour remplacer un programme initialement prévu, un match qui n’avait pas lieu, une grève qui empêchait le direct… Je guettais donc ces changements de programme en espérant revoir un épisode, ou enfin voir les deux dont je ne n’avais que la bande-son grâce à mon père !  Un courrier des lecteurs s’était même manifesté contre cette programmation indigne d' »un chef d’œuvre du feuilleton télévisé ».  Cependant, il n’y avait pas de volonté spécifique : c’était comme ça ! Il fallait toujours un programme de secours à Cognacq-Jay et à ce moment-là, c’était le Prisonnier ! Ensuite, la Une / Samedi est à vous a proposé la série dans son menu mais elle était très, très rarement diffusée. C’était beaucoup plus « Les Mystères de l’ouest » qui gagnaient chaque samedi.

3.Dans le livre « Nos années Temps X », tu racontes avoir insisté pour aller à Portmeirion, histoire de marquer le coup à l’issue de la diffusion sur TF1. Il a fallu une logistique importante : scénario, fabrication d’accessoires, une équipe de plus d’une demi-douzaine de personnes… Comment s’est déroulé le tournage sur place ?

Je n’ai pas « insisté » – genre 40 réunions, 3 dossiers, des analyses et moi qui tape du poing sur la table ! J’étais parvenu à faire diffuser la série dans le cadre de l’émission – anecdote : l’épisode qui a été projeté au responsable Jacques Mousseau avec la responsable de ITC France et moi pour qu’il confirme la décision, c’était « Once Upon a Time », l’inédit très particulier, sans le Village, limite ennuyeux !!! je ne sais pas ce qui est passé par la tête de Mme Jammes pour avoir pris cet épisode-là ! Bref, la diffusion quinzomadaire a démarrée et j’ai très naturellement suggéré que, parmi les reportages que l’on faisait pour temps X, il faillait en réaliser un sur la série. Montrer le Village constituait une opportunité unique. On m’a dit « oui » comme on m’a dit « oui » pour tous les autres reportages que je proposais de faire. Et zou … nous voilà partis en production. Le réalisateur avec lequel je m’entends bien s’appelle Pierre-Alain Beauchard. Nous voilà partis pour un premier voyage de repérage au Village, pour savoir ce qu’on pouvait y faire. Nous avons Robin Llewellyn, pris un verre chez lui, discuté de ce que on allait faire et obtenu son aval. Ensuite, Pierre-Alain et moi nous sommes dits que montrer le Village ne suffisait pas pour un sujet. Ça faisait 2 minutes mais ce n’était pas très passionnant. Nous n’allions pas faire un reportage décryptant la série – nous n’avions pas cette prétention et – sans McGoohan, ce n’était pas crédible de le faire. Donc, de façon très saugrenue, nous avons « romancé » notre reportage et raconté une histoire : celle du journaliste arrivant au Village à cause de la série, qui commente ce qu’il voit et, petit à petit, bascule dans le Village qu’il voit revivre. Au final, il devient le nouveau Numéro 6 et s’enferme dans son appartement gardé par un rôdeur !!!

L’équipe de « Temps X » à Portmeirion (photo extraite du livre « Nos années Temps X : Une histoire de la science-fiction à la télévision française » de Jérôme Wybon & Jean-Marc Lainé (Huginn & Muninn, 2015)

Nous voulions nous amuser avec cette une mini-fiction, mais sans aucun autre moyen que celui d’un reportage de 15 minutes : un voyage sur place et 2 jours de tournage. Nous nous sommes donc débrouillés. Une fois la scénario écrit, Pierre-Alain a recruté un ami à lui qui n’était pas du tout acteur – mais avait une fonction très officielle ! – pour jouer le « reporter ». C’est Ghislaine, notre script, qui a fait fabriquer par sa mère la veste du nouveau Numéro 5. On a acheté des chapeaux et des petites capes multicolores, fabriqué des badges avec du papier collé sur un morceau de carton. Un copain a fabriqué un téléphone sans fil en bois et chaque membre de l’équipe, moi y compris, avons tenu un petit rôle de numéros : Pierre-Alain dit « belle journée mais ça ne va pas durer », Ghislaine nous précise que « le parfum du jour est fraise », le preneur de son et l’éclairagiste préparent le panneau indiquant la maison du nouveau Numéro 6 ! Le reportage figure dans les bonus du DVD publié par TF1 Video. Vous pourrez facilement nous retrouver. Nous voilà tous partis à Portmeirion en avion puis par la route en voitures de location. Nous étions logés dans un charmant bed and breakfast à Penrhyndeudraeth.  J’ai fait des polaroids avec des gens de Portmeirion qui nous ont gentiment servis de figurants. En deux jours, tout était mis en boîte ! Pour l’anecdote, j’ai été malade comme un chien pendant le tournage – j’avais pris des œufs brouillés au breakfast, ce qui n’a pas aidé – et je me souviens bien avoir vomi à Portmeirion !!! Very glamour, n’est-ce pas ? Ensuite, nous avons fait développer nos bobines 16mm et Pierre-Alain s’est attelé au montage avec sa monteuse. Il restait un gros point noir. Non pas l’extrait de début, car il suffisait de faire une copie depuis notre épisode du « Retour », mais la musique : il nous fallait l’originale, celle de la série, la vraie ! J’ai donc appelé ITC pour leur demander des musiques pour notre reportage. Nous avons reçu deux bandes magnétophones, avec les sessions d’enregistrement de musique de fond que je ne reconnaissais pas du tout. « Le Prisonnier » était bien indiqué dessus mais je n’avais entendu ces musiques dans aucun épisode. Et pour cause : ils nous avaient envoyé deux bandes de la session pour « Living in Harmony », alors totalement inédit ! J’ai tout écouté et isolé deux ou 3 passages qui collaient parfaitement. C’était dans la boite et prêt à être diffusé. Nous étions loin d’une super-production.Ce  que je n’avais absolument pas calculé – et qui m’a un peu suffoqué – c’est que la presse a « découvert » la série à cette occasion. Libé, les journaux, les magazines télé… tout le monde y est allé de son article et la diffusion de l’épisode final fut un véritable événement. Visiblement, aucun de ces « professionnels » n’avaient prêté attention aux deux diffusions de 1968, puis dans « Aujourd’hui Madame ».  Mais c’était disproportionné, et assez jouissif !

4.Jean-Marc Lofficier avait écrit un long article sur la série dans « L’écran fantastique ». Mais, en France, le « culte » de la série a réellement démarré avec la publication chez Neo/Huitième Art du livre « Le Prisonnier, un chef d’œuvre télévisionnaire ». Pourquoi avoir écrit un tel ouvrage ?

Cet article a très longtemps été ma « bible » mais je crois que la popularité en France est vraiment venue avec la rediffusion dans Temps X. Quant au livre, il est né de la passion qu’avait l’éditrice Hélène Oswald pour la série. Je ne sais plus en quelle occasion je lui avais prêté des VHS. Elle est tombée raide dingue de la série. Je me souviens parfaitement de son message : « On va faire un livre avec vous. Mais si vous refusez, je le ferai quand même. Quitte à couler la boite, je ferai ce livre !!! ». Ensuite, elle et feu son mari Pierre-Jean ont raffiné l’idée d’un « coffee table book », le premier du genre consacré à une série télé. Par mon intermédiaire, ils ont contacté, négocié et obtenu les droits de ITC pour sortir un livre sous licence, et avoir accès aux dialogues, aux photos, etc. Concernant les photos, le responsable de la documentation d’ITC m’avait dit de venir à Londres pour récupérer ce qu’ils avaient. J’y suis allé en avion accompagné d’un ami, Patrick. Nous avons découvert des cartons remplis d’ektas couleur, beaucoup dans un état pitoyable, à moitié déchirés. Je suis revenu en France avec ma sélection sous le bras. Le responsable m’a rappelé pour me dire qu’on avait tout pris et qu’il fallait leur en laisser. Nous avons donc fait des copies puis renvoyé les documents.  Drame : j’ai appris à cette occasion qu’il existait des milliers de photos de la série prises par le photographe de plateau mais qu’ITC et ITV envoyaient les ORIGINAUX à la presse pour leurs articles et donc ils ne les revoyaient jamais !! Nous avons donc écrit le livre. Pierre-Jean travaillait sur la maquette, la photogravure, et prenait un soin tout particulier à optimiser les résultats obtenus avec les ektas que j’avais ramenés et qui étaient, de par leur format, d’une qualité exceptionnelle. D’où les formidable pleines pages du livre.

La semaine prochaine, la seconde partie de notre échange. Il sera entre autres question la rencontre entre Alain et McGoohan à Los Angeles, de la petite mise en scène pour le 30ème anniversaire sur Canal Jimmy, Bonjour chez vous !

Propos recueillis par Patrick Ducher

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