Le monde occulte de McGoohan

Fortean Times est une revue britannique dédiée à l’occulte et au bizarre fondée par l’éditeur anglais Robert Rickard en 1973 afin de perpétuer les réflexions de l’écrivain américain Charles Fort (1874-1932), qui était passionné par les phénomènes paranormaux. Par conséquent, on est un peu surpris de lire un article consacré au Prisonnier sous la plume de Brian J. Robb. Selon lui, Le Prisonnier est bourré d’allusions aux illuminati (complotistes), à un état policier, au lavage de cerveau. La série aurait aussi une influence cachée sur notre société actuelle, 50 ans plus tard !

Robb estime que Le Prisonnier tient tout autant la route que le récent reboot de Twin Peaks ou que la série de super héros Legion. Mais en 1967, le public n’était pas prêt à affronter les questions de McGoohan. La série regorgeait de thématiques fortéennes selon lui. Il commence son explication en la replaçant dans le contexte de l’époque et en rappelant que Danger Man a été relancé après que les premiers films de James Bond aient lancé la mode de l’espionnage, bien dans l‘air du temps avec l’affaire des missiles de Cuba, l’assassinat de JFK, etc. Les sixties, c’était l’émergence d’une « culture pop », de Chapeau melon et bottes de cuir, du Saint, des Agents très spéciaux… Il raconte aussi que McGoohan a fait Le Prisonnier parce que Destination Danger avait fini par le lasser. Il a voulu faire soulever la question de l‘identité, de la liberté individuelle, du libre arbitre, du contrôle étatique. Au village, les autorités ont accès à toutes les informations sur la population. Les villageois sont soumis à une surveillance constante, les média manipulent la pensée, les contestations sont étouffées ; Tiens, rien n’aurait-il changé depuis les années 60. C’est du moins le postulat de Robb.

Il explique que McGoohan avait des principes très rigoureux, qui ont certainement gêné sa carrière ultérieure. Avec Le Prisonnier, l’acteur a voulu faire part au monde de ses interrogations sur l’état du monde de la seconde moitié du XXème siècle. « Nous sommes dirigés par le Pentagone et la publicité. Tant que nous accepterons ça, nous courrons à notre perte. Nous sommes tous des prisonniers » (il oublie de citer sa source : ces propos provenaient d’une interview du journaliste canadien Warner Troyer datant de 1977).
Robb poursuit en avançant que le fait de « vivre emprisonné dans un monde libéral » (l’obsession de McGoohan) est à la base de beaucoup de théories occultes et notamment du gnosticisme, dont la définition selon wikipédia serait la suite : l’affirmation que les êtres humains sont des âmes divines emprisonnées dans un monde matériel créé par un dieu mauvais ou imparfait. Robb explique donc que pour accéder à une connaissance supérieure (et donc secrète), l’être humain se repose sur son expérience personnelle ou une perception divine inhérente à l’esprit humain. Il affirme donc que Le Prisonnier est rempli de notions gnostiques, de symboles occultes et propose près d’une douzaine de points de réflexion :

  • Au sujet du conformisme : la vision de la société dénoncée par McGoohan exige de se conformer à des règles. Quiconque va à son encontre et contre le courant des choses est déclaré anticonformiste (« unmutual ») et n’a pas le droit de bénéficier des bienfaits de celle-ci.
  • Sur l’individualisme : le fait que tout le monde porte le même uniforme au Village est une façon de contrôler le conformisme ambiant.
  • Sur les « dirigeants masqués » : on peut faire un parallèle avec le Nouvel Ordre Mondial au sein duquel le Village est une micro-entité. Si le No. 2 est en charge, il est aussi régulièrement interchangeable, tel un président ou un premier ministre. Bref, un personnage de paille alors qu’un pouvoir invisible tire les ficelles dans l’ombre.
  • Sur la démocratie : Robb remarque que la série a été conçue durant des élections générales au Royaume-Uni (victoire serrée des Travaillistes de Harold Wilson). L’épisode « Liberté pour tous » remettrait en cause la légitimité du processus démocratique considéré comme un leurre : faire croire aux électeurs qu’ils ont le choix. Moralité : les politiciens sortent gagnants au bout du compte.
  • Les secrets : la série en regorge. Le 6 est-il le 1 ? Le 6 est-il John Drake ? Qui pilote le Village ? Quel est le « bon » côté ? Le secret est acquis en contrôlant l’information. Selon Robb, McGoohan estime que les secrets sont délétères et ont un effet nocif sur les relations humaines.
  • Le lavage de cerveau : dans plusieurs épisodes, il est question de l’usage des drogues à des fins de contrôle (A, B & C, J’ai changé d’avis, …). C’est le sujet du conditionnement dont il est question, de la guerre psychologique
  • La surveillance : elle est constante. La salle de contrôle circulaire et la carte du ciel sont hautement symboliques : on peut y voir un rapport aux francs-maçons. La série décrirait un monde panoptique (transparent), une société policière dont l’arme fatale est le rôdeur.
  • Les faux-semblants : entre les élections truquées de Liberté pour tous, le faux assassinat du Numéro 2 dans L’enterrement, les manipulations du No. 2 dans L’enclume et le marteau, la vrai-faux village du Far West, le Prisonnier oscille sans cesse entre rêve et réalité. Mais au bout du compte, à qui profite la situation ?
  • La question de classe sociale : sujet british par excellence, il transparaît dans la série : on entend des accents allant de l’« upper class » à la working class parmi les villageois. Bien que faisant partie de l’establishment, le No. 6 n’est pas un décideur (« not one of the chaps »). Le village serait le symbole d’un monde de classe que le No. 6 essaye de fuir.
  • Les drogues : élément pivot de la contre-culture des années 60, elles n’ont pas les faveurs de McGoohan qui a été élevé dans un environnement catholique strict. Il n’a certainement pas ouvert les « portes de la perception » prônées par Ken Kesey et a dû les considérer comme des instruments de contrôle d’une population potentiellement disruptive.

McGoohan s’opposait par ailleurs à une société permissive, qu’il s’agisse des drogues ou de sexualité. Un des nombreux paradoxes de l’homme : « L’excès de liberté nous amène à notre perte » a-t-il dit (Robb aurait pu citer la source : TV Guide du 25 mai 1968)
McGoohan n’a jamais voulu « expliquer » Le Prisonnier. Et c’est tant mieux car cela aurait circonscrit toute tentative de réflexion, de débats, de recherches, puisque le produit aurait été « fini ». Les déclarations de McGoohan auxquelles se raccrocher sont minces. Robb note qu’en 1990, l’ex-No. 6 avait confié à l’animateur Simon Bates « Le Prisonnier ne s’échappe jamais. Nous sommes tous prisonnier de quelque chose ou de quelqu’un. On s’échappe sans doute seulement lorsqu’on meurt. La délivrance ultime. Et ce qui se passe ensuite dépend du type de prisonnier que nous avons été. On peut être prisonnier et libre, au moins de façon temporaire ». Que retenir ? « Si je devais refaire Le Prisonnier, je le referais. C’est très bien qu’il y ait eu des débats, des batailles, des mécontents. Quand personne ne réfléchit, n’exprime son ressenti, on en arrive à avoir des foules hitlériennes ». À méditer par ces temps trumpesques…

Dans la prochaine revue de presse, présentation du magazine « Infinity » qui a fait sa couverture sur Le Prisonnier en octobre 2017

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