L’adaptation audio du Prisonnier (Volume 2 de Big Finish)

Au printemps 2018, nous avions chroniqué le premier volume d’épisodes du Prisonnier en audio produits par Big Finish. Devant le succès rencontré au Royaume-Uni en 2016, un second volume de 4 nouveaux épisodes est sorti fin 2017, accompagné d’un CD bonus contenant le journal de bord du producteur Nicholas Briggs ainsi que les impressions des principaux acteurs narrateurs, dont Mark Elstob qui revêt de nouveau le costume du Numéro 6. Cette adaptation a été nommée aux « BBC Audio Drama Awards » dans la catégorie « Meilleures dramatiques ou podcast en ligne ». Passée (l’agréable) surprise, on se demandait comment Briggs allait bien pouvoir soutenir l’intérêt sur ce type de produit. Il délivre 4 adaptations splendides d’une durée de 1 heure environ chacune en réinventant parfois complètement des scénarios bien connus, tout en suivant de façon plus ou moins fidèle leur trame originelle.

  • I met a man today (adaptation de Le retour)
  • Project 6 (adaptation de A, B & C)
  • Hammer into anvil (adaptation de Le marteau et l’enclume)
  • Living in Harmony (adaptation de Musique douce)

Dans « I met a man today », la romancière – elle est veuve – Kate Butterworth croise le chemin d’un homme dépenaillé qui prétend connaître par cœur la voiture de sport garée dans la rue. Kate invite l’inconnu à prendre un verre au pub du coin, le Lord Buckingham, dont il connaissait bien Bob, le tenancier. Celui-ci a disparu – il serait décédé dans un accident d’auto – et une barmaid l’a remplacée. Elle leur sert deux grands whiskies. Kate semble sincèrement touchée et émue par cet inconnu qui n’a pas mangé depuis longtemps et manque de défaillir. Il lui murmure le nom de code « ZM 73 » et raconte son départ en radeau d’un village désert. Se réveillant le lendemain, il a le sentiment que Kate veut lui extirper des informations pour écrire la trame d’une histoire romanesque.

Vivant seule depuis la mort de son mari il y a un an, elle explique qu’elle a trouvé l’appartement par l’agence SPC (Stumble & Croydon dans l’original). Kate prêter sa voiture pour que l’homme puisse retrouver ses anciens responsables. L’homme donne le code ZM73 pour rentrer dans un immeuble. Entretemps, la barmaid rend une visite surprenante à Kate. Elle la met en garde, même si ce « Peter Smith » lui rappelle son mari décédé. Au « bureau », Thorpe et Danvers s’apprêtent à recevoir ZM73, introduit par un certain Markstein. On lui propose un thé, qui est drogué. ZM 73 est ensuite soumis à un feu roulant de questions de la part d’anciens patrons méfiants. On apprend parallèlement que le mari de Kate était un politicien tenu au secret défense qui serait mort en mission. Thorpe pense que le Village est contrôlé par les Russes. ZM73 demande à ce qu’on l’amène devant Westminster Bridge et plonge dans la Tamise pour s’assurer qu’il n’est pas dans un rêve.

Il explique qu’il donnera les raisons de sa démission si on le laisse aller au Village grâce aux informations qu’il a fournies. A son retour à l’appartement, Kate raconte qu’on lui avait donné un numéro de téléphone à la mort de son mari. On lui a dit que ZM 73 avait travaillé avec son mari et qu’il fallait se méfier de lui. Elle prétend ressentir une « connexion » avec lui. Thorpe retrouve l’appartement de Kate et vient chercher ZM73 car le bureau a réussi à localiser le Village, qui est au large du Maroc. La fin est la même que dans la série. Devinez qui est la No. 2 et l’accueille avec un gâteau d’anniversaire

Bilan : par petites touches, on se distingue de l’épisode original. C’est évidemment une gageure de réussir à se passer des 20 premières minutes sans dialogue de l’original. Kate est « so british » avec des « I’m sorry » à chaque réplique, mais on ressent bien la connexion avec ZM73/Le No. 6. L’originalité réside aussi dans la continuité des épisodes car les 4 adaptations se succèdent de façon limpide.

Project 6 commence par un pique-nique. Le 6 pense que le gâteau est drogué. Kate/No. 2 lui rétorque qu’il lui sera très dur de tenir sans boire ni manger mais qu’elle va voir jusqu’où il pourra tenir. Au bout de 3 jours, le No. 52, un docteur, explique que l’état du No. 6 se détériore. Le 6 consent à se rendre au dôme vert sous la menace du gros ballon blanc. La No. 2 tente de le faire étouffer et le docteur est très choqué par ces méthodes. Le 6 n’est cependant pas prêt à donner sa vie pour ses secrets. La 2 prétend qu’elle a planifié l’opération dans les moindres détails et se commande un repas plantureux pour narguer le No. 6. Au menu : cailles, champagne, jus de fruits. Le No. 6 quitte le village et s’isole dans la montagne. Il se rafraichit avec de la rosée quand soudain il entend la voix de sa fiancée, Janet, qu’il découvre au fond d’une grotte, attachée à une chaise bardée d’électrodes. Elle ne se souvient plus de leur aventure en Belgique mais a le sentiment qu’on lui a implanté des souvenirs factices. Le No. 6 pense qu’il s’agit d’un subterfuge pour lui faire avouer les raisons de sa démission. Janet prétend qu’elle connaissait l’existence du village et que le 6 et la No. 2 ont eu une relation. Elle dit être venue elle aussi en avion au village et pense qu’on essaie de la rendre folle. Le casque sur son crâne doit servir à la manipuler – comme dans A, B & C – et le No. 6 s’en empare. Il retrouve Janet au Village – probablement en rêve – en train de lui dire qu’elle a elle aussi démissionné. Le 6 reste sceptique. Elle lui dit qu’elle aurait eu connaissance par hasard d’un projet gouvernemental secret, un lieu secret à 30 km. de la frontière polonaise appelé « Fisherfolk », un village qui résiste à l’invasion russe. Le No. 6 comprend qu’il est manipulé et entend le carillon de Big Ben.

Le docteur qui a déroulé les phases A et B trouve la phase C risquée, mais la No. 2 décide de poursuivre. Le 6 retrouve donc Janet à Mont Saint Jean, en Belgique, un lieu sur lequel s’est déroulé une bataille napoléonienne. Le 6 se retrouve face à Janet, qui travaille pour la No. 2. Le 6 remarque que ses yeux la trahissent même si elle a été l’un des meilleurs éléments de son service. Il arrache les électrodes attachées sur lui sous le regard de la No. 2 furieuse. C’est la fin du Projet 6. Janet et le 6 s’enfuient dans un train situé dans un couloir secret. Elle révèle qu’un réseau souterrain secret créé pendant la guerre permettait de relier les aéroports britanniques et que le village se trouve au nord du Pays de Galles ! Surprise ! Janet et le No. 6 se retrouvent devant un responsable des services secrets britanniques et son ex-fiancé l’emmène pour rencontrer le No. 1. Elle abandonne le No. 6 comme celui-ci l’avait fait en Belgique. Le 6 se retrouve face à … lui-même. Il est le No. 1. Est-il devenu fou ?

Bilan : la trame originale de A, B & C – la manipulation par les rêves – sert de filigrane à l’histoire, mais introduire la dualité du personnage 6/1 à ce stade sèmera le doute dans l’esprit de l’auditeur qui se demandera par la suite si toutes ses actions ne sont pas préméditées.

Hammer into anvil qui vient à la suite est la quasi-décalque de l’épisode original. Le No 6 sort de son rêve et se retrouve au Village en continuité de l’épisode précédent. Dans la salle de contrôle, le nouveau No. 2 – qui a la voix de Thorpe – le menace d’une canne-épée en citant du Goethe. Le dirigeant du village se sert d’une observatrice, la No. 26, et non d’un assistant comme dans la série. La façon dont le 6 va s’en procéder est différente. La No. 26 ramène le 6 à son cottage en taxi. Faisant la conversation, le 6 apprend qu’elle a servi sous plusieurs No. 2. La scène et observée par des caméras. Le 6 traite de No. 2 de psychopathe. Le No. 2 a remarqué que la No. 26 avait souri pendant sa conversation en taxi. Il la rabroue et lui rappelle qu’elle n’est pas une « vraie personne », juste un amas de cellules.

Pendant ce temps, le 6 visite la boutique du Village pour acheter un cadeau destiné à une « femme superbe ». Le commerçant à l’accent irlandais lui propose une radio. Le 6 fait mine d’écouter longuement un morceau de musique. Par la suite, la No. 26 rend visite au No. 6 qui a réparé la radio apparemment défectueuse – et lui demande qui était la « superbe femme » a laquelle il destinait cette radio. Toute la scène est observée par le No. 2. Le No. 6 fait écouter la musique à la No. 26 qui semble être touchée. Le No. 2 veut se servir d’un logiciel de lecture sur lèvres mais l’angle de la caméra ne le permet pas. Le No. 6, se rapprochant de la No. 26, lui explique qu’il va la tuer. Il cherche à provoquer des émotions. La No. 26 lui apprend qu’elle s’appelle Janet, comme sa fiancée. Ayant pris un ascendant psychologique, le 6 demande si le No. 2 lui semble en adéquation avec son poste.

Le No. 2 déclenche immédiatement le « projet Anvil » : le gros ballon blanc va étouffer le No. 6. La No. 26, remettant en cause cette initiative, se fait gifler par le No. 2, pendant que le No. 6 répète qu’il aime Janet mais se fait étouffer. Le No. 2 pense l’avoir brisé définitivement. Mais les pensées du No. 6, enregistrés par le ballon durant l’étouffement, sont très confuses. Le No. 2 accuse la No. 26 de conspirer dans son dos et lui demande si le No. 6 n’est pas chargé de l’évaluer – n’oublions pas que le No. 6 serait le No. 1 comme on l’a appris dans la séquence précédente – ce à quoi elle répond par l’affirmative. Pendant ce temps, la No. 26 rend visite au No. 6 qui est en mauvais état après avoir été étouffé. Elle a apporté la radio. Le No. 6 lui parle comme si elle était la « vraie » Janet et lui rappelle leur mission en Belgique. Le No. 2 craque et demande à être débarqué car son plan a échoué. Le 6 et la No. 26 pénètrent dans le dôme vert. La No. 26 pense désormais que le 6 est vraiment le No. 1. Soudain, le héros se retrouve enfermé dans une capsule !

Bilan  : cet épisode se greffe de façon conventionnelle sur l’original, et sert de transition avec « Living in Harmony » qui est sans conteste la plus barrée des quatre adaptations. Voilà le No. 6 dans une fusée. Son copilote est la No. 9 – déjà rencontrée dans les premiers épisodes – mais elle serait devenue la No. 90. Le duo est en partance pour … la lune.

Dans Living in Harmony, la No. 90 tente de saboter la trajectoire de la fusée. La No. 2, une russe, ne semble pas s’alarmer. Ironiquement, le No. 6 s’exclame que personne n’est jamais allé sur la lune et que les russes sont très en retard. La fusée s’écrase sur une base lunaire appelée Harmony. Le No. 6 se réveille avec le corps en charpie. La No. 90 prétend que c’est le 6 qui a saboté la trajectoire. Ignorant ces allégations, la No. 2 leur fait visiter la base, qui est constituée de diverses zones, avec des familles et des enfants, ce qui semble émouvoir la No. 90. La No. 2 explique que les enfants sont utilisés pour la maintenance des panneaux solaires.

La No. 90 tente de casser un hublot. Le gros ballon blanc étouffe les deux visiteurs. Le No. 6 n’arrête pas de répéter à Janet qu’il aime – comme dans l’épisode précédent. La No. 90 se retrouve dans un fauteuil roulant. Un rayon laser lui détruit une tumeur maligne, alors que le No. 6 pensait que ce rayon allait la tuer. Par la suite, la No. 2 assigne des tâches aux deux protagonistes. Ils devront effectuer des tâches de maintenance. Au bout de 20 jours, la No. 90 et le No. 6 se rapprocher au point de donner l’impression de devenir intimes. En fait, la No. 90 a un plan d’évasion : elle veut faire exploser les panneaux solaires et le village. La No. 2 la croit incapable de tuer des enfants – elle savait qu’elle ne pouvait en avoir elle-même. La No. 90 et le No. 6 finissent par s’échapper dans une navette.

Le duo atterrit au Village comme par miracle et sont accueillis pas des vivats : le village n’a pas été détruit et le nouveau No. 2 explique que le No. 6 les a sauvés. La No. 90 est considérée comme une traitresse et est étouffée par un ballon blanc.

Bilan : ce traitement très original de Living in Harmony peut sembler farfelu, mais l’original l’était déjà. Alors pourquoi pas une escapade lunaire ?

Un 5ème Cd contient le « making of » de l’enregistrement de ces 4 adaptations. Le scénariste Nicholas Briggs explique qu’il est encore surpris du succès du 1er volume. A noter que Big Finish n’avait pas lésiné sur les moyens (un luxueux « boxed set » avec les photos des narrateurs en costumes de la série ayant été produit).

Mark Elstob (le volubile No. 6) a apprécié le fait que Kate Butterworth lui soit présentée comme une jeune femme innocente. Lucy Briggs-Owen (Kate), n’avait jamais vu Le Prisonnier et a donc apporté un regard frais sur le personnage. Sarah Mowat avait déjà interprété Janet dans le 1er volume. Elle a dû réécouter son interprétation pour se remettre dans l’ambiance. Selon Briggs, elle a apporté une véritable touche émotionnelle à son personnage pour embarquer l’auditeur dans ces histoires. « Il faut faire confiance au personnage pour que les choses deviennent évidentes » dit-elle.

Briggs a tenu à intégrer les trois localisations géographiques du village (Pays de galles, Lituanie et côté marocaine) et confronter assez tôt le No. 6 à lui-même pour évacuer la question du No. 1 et titiller l’imaginaire de l’auditeur. Jongler avec les emplois du temps des acteurs n’a pas été facile pour les enregistrements du 2ème volume réalisés entre mars et juin 2017. Il a tenu à adapter Many happy returns car son entourage lui avait dit que c’était impossible et donner plus d’ampleur à certains personnages secondaires, comme Brenda, Thorpe, Danvers et surtout la « voix » du Village interprétée par Helen Goldwyn.

Jim Barnaby (un Superviseur) avait 12 ans lors de la diffusion et n’avait rien compris à l’époque. « Pas plus que maintenant » glisse-t-il malicieusement. Barnaby Edwards – qui avait déjà joué dans le volume 1 – aimerait bien connaître l’historique entre ZM73 et Danvers (« Ils semblent se détester. C’était amusant à jouer. »). John Heffernan (Thorpe/No. 2) est un habitué des rôles de méchants et Briggs a trouvé amusant de modeler son rôle sur celui de Patrick Cargill. Mark Elstob s’est posé plein de questions « Si on assume que le No. 6 est le No. 1 depuis le début, on peut se demander si son véritable rôle n’était pas de tester tous les No. 2 ? ». Il a apprécié aussi le fait qu’il ne faille pas faire parler le No. 6 « à n’importe quel prix ». La question centrale pour son personnage étant « Suis-je en train de devenir l’un d’entre vous, un villageois comme les autres ? »

Briggs pensait qu’une implication émotionnelle plus grande du No. 6 était en adéquation avec l’époque actuelle, plus réaliste. « La société a évolué, tout comme les moyens de surveillance. De plus, on ne pouvait pas montrer ni dire certaines choses dans les années 60, dans le cadre d’une dramatique familiale à une heure de grande écoute ». Il a souhaité injecter un « esprit sixties » avec la dimension spatiale de son adaptation de Living in Harmony. La No. 2 russe, l’actrice d’origine irlandaise Deirdre Mullins, avait fait beaucoup d’accents pour la série Charlotte Pollard (également produite chez Big Finish), mais jamais de russe. Elle a donc envoyé un bout d’essais de 3 minutes au producteur de la série Scott Handcock. Comme elle n’avait pas entendu le travail de ses prédécesseurs, elle a interprété le rôle avec beaucoup de détachement.

Briggs espère qu’un 3ème, voire un 4ème volume pourront être réalisés. Elstob aimerait même une 5ème volume « pour avoir le privilège de participer à plus d’épisodes que McGoohan en personne  »

The Prisoner – full cast audio drama volume 2 est sorti en coffret de 5 Cds avec livrets et boîtier cartonné (£33,14) ou téléchargement (£25). + d’infos (extrait téléchargeable) :

Le premier volume a été chroniqué en mars 2018. A lire ICI.

(c) Texte de Patrick Ducher

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