John Drake est le Prisonnier

Mais qu’est-ce qui est arrivé à John Drake ?

Pour l’historien de la culture pop David Lemmo, Destination Danger et Le Prisonnier doivent s’envisager comme une saga, une allégorie sur la lutte de l’humanité à travers le double personnage de John Drake/Numéro 6, qui tente de survivre en tant qu’être cultivé dans un nouvel ordre mondial de plus en plus orwellien. Dans la préface de son court essai « Whatever happened to John Drake ? » Lemmo émet l’hypothèse souvent évoquée que Le Prisonnier est la continuation de John Drake et que Le Numéro 6 devait finir une mission qui lui a été assignée avant son enlèvement. Il liste plusieurs épisodes de Destination Danger dans lesquels l’agent se montre particulièrement récalcitrant.

Lemmo raconte qu’il a découvert Secret agent man (Destination Danger) lors de sa première diffusion aux Etats-Unis. Il est d’avis – comme l’a écrit le professeur de philosophie Sander Lee dans « The philosophy of TV Noir » en 2008 – que sous couvert de divertissement, cette série touchait à des thèmes bien plus profonds que la majorité des productions de l’époque. Lee considère Drake comme un agent intègre aux ordres de ses chefs, qui se servent de sa rectitude pour lui faire accomplir des missions douteuses. Lemmo pense que la coupe était pleine et que John Drake a démissionné. Il se réfère à Aldous Huxley qui écrivait dans « Contrepoint » (1928) : « Je voulais changer le monde, mais j’ai découvert que la seule que l’on peut changer, c’était soi-même ». Autre référence littéraire : Shakespeare et Henri V (1599) dont je livre la citation dans sa langue d’origine : « Every subject’s duty is the king’s but every subject’s soul is his own. »

Destination Danger et le contexte historique

Dans l’avant-propos rédigé par Wayne Saroyan, il est écrit que McGoohan a été profondément affecté par les événements de la seconde moitié des années 60 (marche pour les droits civiques, intervention américaine en Indochine, mai 68 en France), mais aucune source ne vient étayer ces propos. « Contrairement à La Guerre des étoiles dans laquelle Luke Skywalker suit un cheminement linéaire vers sa destinée, Le Prisonnier emprunte des chemins noirs et tortueux à travers le prisme de McGoohan : les deux séries (Destination Danger et Le Prisonnier) dressent un constat social, politique et éthique sur les années soixante ». Saroyan ajoute qu’elles développent des thèmes contradictoires : individu contre société, violence contre pacifisme, ordre contre anarchie, moralité contre loyauté…

Dans la longue introduction qui suit, Rachel Wenban écrit qu’il n’existe aucune morale ou valeur universelle qui puissent s’appliquer à tout le monde. Elle ajoute « On agit en héros ou en méchant pour commettre certaines actions en toute bonne foi ». Drake en a eu assez des secrets en contradiction avec son éthique personnelle. En démissionnant, il a mis en lumière sa part d’ombre, mais aussi le monde de l’espionnage. Il a gagné son indépendance, comme le souligne le juge dans l’épisode final (en VO « He has defended and gloriously vindicated the right of the individual to be an individual).

Village, philosophie, shaman…

Pour elle, le Village symbolise le monde occidental avec toutes ses contradictions, dans lequel elle projette ses propres interprétations. En vrac, ce village global favorise le sexisme, l’obsolescence programmée, les guerres chroniques, un concept de genre mal adapté, etc. Selon elle, « la mauvaise utilisation conjointe de la science et de la technologie nous rend incapables d’être en connexion avec notre moi profond et avec notre terre. (…) La culture est le rejet de l’expérience directe (…). On nous a vendu une identité factice à travers les vêtements, l’argent, les emplois ». Wenban ajoute que les shamans se livraient à des rituels pour aider les gens à être en connexion avec leur moi profond. Elle compare le Numéro 6 en shaman moderne lancé dans un trip vers un monde souterrain en quête de son âme. Il fait face à de nombreuses épreuves, mais s’en sort au final. On se demande le lien avec le Prisonnier, mais elle a parfaitement le droit de le penser aurait dit Voltaire

La religion – elle se dit catholique – nous enseigne que nous portons en nous le péché originel. Wenban pense que la religion nous incite à mentir, à inventer des péchés imaginaires pour satisfaire une autorité supérieure invisible. Plus tard, à l’université, elle a pris conscience de la face cachée des Etats-Unis – opérations militaires à Panama, au Honduras, au Pérou etc. –  et en est venue à se poser des questions : qui nous dirige ? quelle est notre prison ? comment nous « déprogrammer » ? Il est temps, selon elle, de reprendre le contrôle de nous-mêmes.

Lemmo développe dans la première partie de son essai la thèse selon laquelle les pays n’existent plus dans notre village global, qui est dominé par les puissances industrielles multinationales. Destination Danger et Le Prisonnier sont l’allégorie du combat d’un individu contre un monde orwellien. John Drake symbolise l’humanité, rien de moins ! L’auteur liste ensuite de nombreuses répliques démontrant l’indépendance d’esprit de John Drake envers ses supérieurs. Le choix du nom de son supérieur – Hobbs – n’est pas innocent : c’est aussi celui du philosophe pour lequel « la vie était une lutte permanente » (bellum omnium contra omnes).

De multiples interprétations (un brin farfelues ?)

Pour l’auteur, la créature en robe blanche symbolise le pouvoir judiciaire ou le Ku Klux Klan. La boule de cristal relie le Numéro Un au Village et le Prisonnier brise donc cette connexion. Mais Lemmo ne voit pas la série comme une espèce de conspiration mondiale, mais plutôt comme étant le résultat d’un processus industriel calculé, à la manière de ce que l’écrivain Philip Roth décrit dans « Le complot contre l’Amérique » (2004) : le contrôle des Etats-Unis et des massacres organisés par des forces nazies (tiens, une inspiration de l’autre Philip, K. Dick et L’homme du haut château ?). Lemmo pointe l’impuissance des dirigeants politiques et convoque Albert Einstein : « les nations unies ne disposent ni des forces militaires ni des dispositifs légaux suffisants pour créer un état sécuritaire international. La vrai pouvoir est entre les mains d’un très petit nombre de personnes. Une paix permanente ne peut être atteinte par des menaces constantes mais par un respect mutuel sincère ».

Un agent patriote … au début

Lemmo concentre ensuite ses remarques sur le personnage de John Drake et note que dans près d’une douzaine d’épisodes de la première saison de 25 minutes (1960-61), l’agent secret se révèle patriote, perfectionniste, voire infaillible tout en refusant de faire le boulot d’un assassin (La Chasse au meurtrier). Il n’est cependant qu’un simple agent de terrain pour son supérieur Hardy. L’auteur souligne qu’en dépit du format très court, les concepteurs ont réussi à injecter des concepts novateurs mettant en scène les motivations contradictoires d’un agent secret, aux antipodes du glamour de l’époque.

Le monde auquel Drake est confronté dans les saisons suivantes est encore plus noir et cynique et les organisations secrètes encore plus structurées. Lemmo liste encore une demi-douzaine d’épisodes dans lesquels l’agent est soit trahi par sa hiérarchie, soit il se livre à des agissements troubles. C’est ainsi le cas par exemple dans Suivez la femme, Les Empreintes du fantôme, Double jeu ou encore La ville fantôme. Le retour de bâton est trop lourd à porter pour Drake : il a trahi des amis, il a détruit des vies, il a fait emprisonner des innocents. La loyauté est-elle à ce prix ? Pour Lemmo, il est évident que non.

En guise de conclusion, l’auteur explique que, depuis des lustres, des forces occultes se sont uni pour se partager le monde à travers des colonies et des multinationales avec le soutien de la NSA, de la CIA et du Pentagone. Les dirigeants de pays ne sont que des Numéro 2 pouvant être contrôlés, neutralisés, discrédités, assassinés etc. Selon lui, le salut viendra de la part d’inconnus, d’individus, d’artistes, de musiciens, d’écrivains. Citant Chomsky et ses pensées sur un état sans leader, il écrit « ce type d’organisation est très difficile à écraser car si un homme est emprisonné, un autre prend sa place ».

Whatever happened to John Drake ? de David Lemmo (Hammer into Anvil Press, 80 pages). A commander sur les plates-formes habituelles. Prix : environ 10 euros + port.

Table des matières

  • Préface par l’auteur
  • Avant-propos (Wayne Saroyan)
  • Introduction par Rachel Wenban
  • Partie Un : Bellum omnium contras omnes
  • Partie Deux : The super agent
  • Partie Trois : The recalcitrant agent
  • Epilogue : le village

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