Interview du sculpteur Tiziano

Tiziano et son œuvre à Portmeirion (à gauche). Une maquette de travail préparée deux ans auparavant, photographiée au restaurant du Village

Le sculpteur français Tiziano basé à Mougins (06) a réalisé une sculpture un peu spéciale : un buste de Patrick McGoohan. Il a été inauguré en toute simplicité à Portmeirion lors des célébrations du 50ème anniversaire de la première diffusion du Prisonnier au Royaume-Uni le 29 septembre 2017 en présence de la fille aînée de l’acteur, Catherine. Tiziano a accepté de partager son admiration pour la série. De grands moments d’émotion ont émaillé notre échange réalisé cet automne.

DANS QUELLES CIRCONSTANCES AVEZ-VOUS DÉCOUVERT LE PRISONNIER ?

J’avais 4 ou 5 ans – je suis né en mai 1964 – quand j’ai vu la série pour la première fois. J’étais marqué par les petites voitures, la boule blanche, la salle du Superviseur, cette balançoire d’où on pouvait voir des personnages qui fixaient un écran. On n’avait pas cassettes, ni les DVD. Il fallait avoir une télé, que la série soit diffusée sur une chaîne publique… Par la suite, je l’ai revue. Je me souviens que je ne pouvais capter la chaîne- ça devait être M6 – et j’ai donné une cassette vierge et une somme d’argent pour être sûr qu’il puisse m’enregistrer les épisodes les samedis en milieu d’après-midi sur son magnétoscope. J’avais besoin de les voir. Il m’a fallu attendre la sortie des cassettes pour la voir en entier. Je me suis vraiment pris de passion ensuite.

À chaque fois que je visionnais un épisode, je découvrais un message. Et en prenant de l’âge, la lecture est différente. Je me suis retrouvé devant des épisodes qui m’ont rappelé certains choses de mon enfance. J’ai en moins aimé certains. J’avais du mal avec « Musique douce ». J’avais donc demandé à cette connaissance de m‘enregistrer l’épisode et je me réjouissais de le visionner. Or, je me suis dit qu’il avait dû le prendre en cours, vu qu’il n’y avait pas le générique. Pourquoi mon ami avait-il enregistré un western, il s’était sûrement trompé ! Le premier est incontournable. J’ai aussi beaucoup aimé « L’enclume et le marteau », « Double personnalité, « Liberté pour tous ». « Le dénouement », c’est plus compliqué. Je m’en revisionne encore de temps en temps. Je n’avais jamais vu un seul épisode en VO avant d’aller à Portmeirion le 29 septembre 2017 à l’occasion des 50 ans de la première diffusion de la série au Royaume-Uni. « Arrival » sur grand écran pour la première fois. La VO est presque brutale.

La voix française – celle de Jacques Thébault – comptait énormément pour moi. J’avais depuis découvert Destination Danger et je l’ai entendu dans Columbo. C’était troublant car ce n’est pas sa voix qu’on entend sur les deux derniers épisodes. J’ai eu la chance d’approcher Jane Merrow – qui avait tourné aussi dans Destination Danger – et je lui ai dit que le doublage était très important pour nous en France. Je me souviens d’ailleurs d‘un épisode dans lequel elle a un charmant accent espagnol. Elle m’a confié que quand McGoohan parlait, il était très sec.

Moule de travail pour le buste

À certains moments de ma vie, je me suis identifié au Prisonnier. Devenir sculpteur a été un choix dur et cela a représenté beaucoup de sacrifices personnels car on est pris dans une passion qui nous bouffe. Des fois on aimerait en sortir. De temps en temps, j’ai éprouvé le besoin de regarder un épisode. Ça m’aidait à la fois à m’évader tout en me redonnant l’envie de poursuivre ma passion. L’idée d’être surveillé, observé, de vivre dans un endroit où tout va bien, où tout est très beau comme là où je vis, c’est un peu comme à Portmeirion. La série m’a perturbé. Elle est très bien faite et je pense que les gens passionnés l’apprécient pour des raisons très profondes.

QUEL TYPE DE FAN ÊTES-VOUS ?

La publication du livre « Le Prisonnier, une énigme télévisuelle » aux éditions Yris a changé énormément de choses. Par exemple je ne pensais pas que le village existait. J’ai visité le site du rÔdeur aussi au début des années 2000. J’ai acheté le coffret des 3 CD musicaux publié en France. J’ai pu me replonger dans les épisodes. Quand je suis allé au village pour la première fois, j’ai ramené beaucoup de souvenirs bien sûr.

COMMENT LE PROJET DE BUSTE DE PATRICK MCGOOHAN EST-IL NÉ ?

J’avais une formation de tailleur de pierre – je travaillais en famille avec mon père et mon frère – et je me suis mis à la sculpture vers 20-22 ans. J’avais envie de réaliser un buste mais je n’étais pas prêt. C’est plus tard, entre 30 et 40 ans que m’est venue le besoin irrépressible de le réaliser. Je m’y suis mis entre 2000 et 2005 car c’est à ce moment où j’ai pu accéder à de l’information – le livre Yris, faire des arrêts sur images grâce aux DVD – car c’est difficile de travailler de mémoire. C’est une époque où j’ai donné des cours à la taille de pierre, au modelage, au dessin pour partager ma passion, où je cessais quelque chose pour démarrer autre chose dans la sculpture. J’ai pu m’appuyer sur des photos, un calendrier. Les choses se sont faites naturellement. Je n’ai jamais cherché à contacter McGoohan ou sa famille, le buste ayant réalisé avant qu’il ne décède. C’était purement personnel, un besoin de me libérer. Certains épisodes sont très perturbants, on peut être plus ou moins réceptifs selon son propre état émotionnel.

COMMENT AVEZ-VOUS APPRÉHENDÉ LA DÉMARCHE CRÉATIVE ? VOUS ÊTES-VOUS SERVI DE PHOTOS, AVEZ-VOUS RÉALISÉ DES CROQUIS ?

Il me fallait des photos de profil. Quand on fait un modelage en terre, on commence par dessiner le profil. Il va aider à remplir l’espace, aller chercher les pommettes les commissures, le menton. Le profil de McGoohan est très particulier. Au départ, j’ai cherché la ressemblance jusqu’à un certain stade. Par la suite, j’ai voulu exagérer certains traits, notamment au niveau des yeux. En plus, toute cette architecture italienne, ces couleurs, je les connais bien. Je me fournis à Carrare pour le marbre.

Dans « L’arrivée », on voit aussi des bustes sur des colonnes. Tout ça m’a beaucoup parlé. J’avais bien sûr visionné l’épisode « Le général ». Je trouve le buste du Numéro 6 presque trop beau., Moi, j’ai voulu apporter mon interprétation. On ne travaille à l’échelle 1. La tête est plus grosse que nature. J’ai marqué les yeux davantage, travaillé les cheveux. Le visage que j’ai fait n’est pas aussi lisse que l’original. C’est presque un combat. Je me suis imprégné de ce qu’il voulait faire passer dans ses messages, j’ai eu envie de le marquer, des épisodes me sont revenus à l’esprit, dans lesquels il est obsédé par l’idée de s’échapper. Je me posais des questions tout en modelant, j’ai poussé certains détails. Ce n’était pas n’importe quel buste. Je faisais le buste de quelqu’un qui me passionnait et m’agaçais à la fois. Je m’identifiais et ce qui est amusant c’est que quand j’ai posté quelques photos sur Facebook, on m’a dit qu’il me ressemblait !

En fait, j’étais en train réaliser quelque chose qui me bouffait. Ça n’a pas toujours été une partie de plaisir. On peut « perdre » un peu entre l’épreuve en terre, celle en plâtre, la résine et le bronze. Il était hors de question de réaliser le même que celui que l’on voit dans « Le général ». Pour donner une interprétation, il faut exagérer., c’est ce qu’on attend d’un sculpteur. Comme le magnifique buste de Sir Clough Williams-Ellis que l’on voit à Portmeirion. Mais je l’ai vraiment réalisé pour moi. Je n’ai pas compté les heures de travail – il y en a eu beaucoup – j’ai fait des séances de 2 heures et demi, trois heures, au-delà, on est épuisé et on ne voit plus rien. J’ai travaillé la terre pendant 3 mois, mais pas tous les jours.

ÉTAIT-CE VOTRE PREMIER BUSTE DE PERSONNAGE DE FICTION ?

Oui. J’ai fait des commandes pour des amis, des villes, des particuliers. Le buste, c’est difficile, mais j’avais tellement envie de le réaliser. Je pense l’avoir bien capté, du moins de la façon dont je le ressentais.

COMMENT AVEZ-VOUS ÉTÉ APPROCHÉ PAR PORTMEIRION ?

Je me suis décidé à faire le pèlerinage, ce n’est pas la porte à côté. Je voulais aussi vraiment marquer le coup pour mes 50 ans – je m’y suis pris finalement avec 1 an de retard car je m’étais cassé le tibia en 2014. J’ai voyagé seul. Je voulais dormir dans Portmeirion, me réveiller et découvrir les lieux comme McGoohan avait pu le faire, le matin de bonne heure avant l’arrivée des touristes. C’est hallucinant de se balader là-bas. Il y a une petite plaque commémorative toute simple devant le cottage où il a logé pendant le tournage (le cottage White Horses). Je suis venu avec le buste en résine. Je me suis fait prendre en photos sur le bateau de pierre, un peu comme si j’étais avec lui. Je me suis installé au restaurant très select, j’ai pris deux verres de vin. On m’a regardé bizarrement car tout le monde ne connaît Le Prisonnier ! Je me suis demandé comment procéder ensuite. Ça a pris presque une année. J’ai écrit à Six of One pour leur expliquer que je voulais leur offrir ma sculpture, mais je n’ai pas eu de réponse. Finalement, j’ai envoyé une photo de la résine à Robin (Llewellyn, petit-fils de Williams-Ellis, le créateur du village et actuel directeur de Portmeirion). Et tout est parti de là.

QUEL RÔLE A JOUÉ JENNY KLABIN ?

Jenny vit à Londres et me connait bien, de même que ma passion pour Le Prisonnier. Je n’avais pas les moyens de faire faire un bronze. C’est Jenny qui a pris la réalisation à sa charge. Tout cela a donc pu se faire aussi grâce à elle. Robin a pris le transport à ses frais.

CATHERINE MCGOOHAN, LA FILLE DE PATRICK, A EU DES MOTS TRÈS TOUCHANTS À VOTRE ÉGARD. L’AVIEZ-VOUS DÉJÀ RENCONTRÉE ? DE QUOI AVEZ-VOUS PARLÉ ?

Tiziano et Catherine McGoohan lors de la présentation du buste à Portmeirion (29.09.2017

Au moment où elle s’adresse à moi, j’étais incapable de parler, j’étais à deux doigts de pleurer. À un moment, on pose chacun une main posée sur le buste, on se parle et on se regarde. Jamais je n’ai vécu ça. Je me suis revu découvrant Le Prisonnier étant enfant par hasard, puis essayant de le suivre, payant pour obtenir des cassettes enregistrées de la télé, découvrant un bouquin et le relisant quatre fois pour s’apercevoir que le Village existe vraiment. Et tu as une sculpture avec ton nom à Portmeirion où a été tournée Le Prisonnier. Je prends conscience de la chance que j’ai, des doutes qu’il m’a fallu surmonter. Le plus beau moment de ma vie de sculpteur, je l’ai vécu là.

ÉTAIT-CE VOTRE PREMIÈRE VISITE À PORTMEIRION ? QUEL SOUVENIR EMPORTEREZ-VOUS DES FESTIVITÉS DU 50ÈME ANNIVERSAIRE ?

Plusieurs semaines après mon retour, je ne suis pas encore « redescendu », tellement je me suis mis de pression avant. J’ai eu plusieurs fois l’occasion d’échanger avec Catherine McGoohan. Nous ne nous étions jamais rencontrés. Elle a interrompu une interview pour venir me saluer et me prendre dans ses bras. Elle avait envoyé la photo du buste à sa mère, qui était elle aussi ravie. Elle aurait très bien pu ne pas en vouloir. Je dois tout cela à la sculpture, à ma passion, mon métier. Il n’y a jamais eu d’histoire d’argent et je n’ai jamais cherché à contacter la famille avant ou après le décès de Patrick. Maintenant, je me sens libéré, un peu comme dans « Le dénouement ! ». Mais est-ce qu’on se libère vraiment du Prisonnier ?

AU FAIT… QUI EST LE NUMÉRO UN ?

C’est le buste ! Il y a une déontologie chez les fondeurs : on numérote toujours les bronzes. On casse le moule lorsqu’on arrive à un certain chiffre pour qu’il n’y ait pas de reproduction. La numérotation va de 1 à 4 en chiffres arabes puis en chiffres romain de 5 à 8. J’aurais pu mettre le 6, mais j’ai choisi le No.  1.

Prochaine interview : Brian Gorman, qui a dessiné une biographie romancée de Patrick McGoohan intituté « Everyman »

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