Interview de Dave Barrie, co-fondateur de Six of One

De g. à d. : Dave Barrie, Judie Adamson, Ray Binns et Roger Goodman (Portmeirion 1977)

David Barrie est le co-fondateur de Six of One – avec Roger Goodman et Judie Adamson – l’association des fans du Prisonnier le le 6 janvier 1977. Il était invité lors des célébrations du 50ème anniversaire de la première diffusion de la série qui s’est tenue à Portmeirion le 29 septembre 2017. Il a accepté de répondre à mes questions autour du cinquantenaire.

LA SÉRIE A ÉTÉ DIFFUSÉE DANS TOUT LE ROYAUME-UNI POUR LA SECONDE FOIS EN 1976-77. COMMENT CELA S’EST-IL PASSÉ ? QUELLE ÉTAIT LA COUVERTURE MÉDIATIQUE CETTE FOIS-CI EN COMPARAISON DE LA PRÉCÉDENTE DIFFUSION ?
Je n’aimais pas beaucoup la vie en société, je ne lisais pas les journaux, je ne suivais pas les programmes télévisés. J’ai allumé la télévision complètement par hasard et j’ai découvert “Le Prisonnier” comme cela.

POURQUOI AVOIR CONTACTÉ VOTRE STATION DE TÉLÉ LOCALE ?
A l’époque, il y avait des annonces entre chaque émission, des speakers vous donnaient des informations sur les programmes à suivre. Peter Tomlinson a invité les téléspectateurs à écrire à la chaîne pour donner leur avis sur la série. Ils ont reçu un sac entier de courrier dont il a lu quelques lettres à l’antenne. Je me suis dis que j’aimerais bien rencontrer certaines personnes et j’ai donc écris moi-même à la chaîne. Quelques jours plus tard, la chaîne m’a appelé pour me demander si j’acceptais qu’on diffuse mon adresse. Ce fut fait vers minuit et demi. Je suis allé me coucher très content. J’ai été réveillé vers 2 heures du matin – l’appartement était dans le noir – par quatre fans qui avait fait la route exprès depuis Birmingham. Deux autres ont suivi. Je n’avais pas de téléphone. On était dimanche matin. Ensuite, j’ai reçu des lettres. Puis j’ai évoqué l’idée de contacter Patrick McGoohan.

A QUELS MEMBRES DE L’ÉQUIPE DE PRODUCTION, À QUELS ACTEURS OU SCÉNARISTES AVEZ-VOUS PARLÉ ?
C’est Roger Goodman, l’autre co-fondateur de Six of One, qui a commencé de contacter diverses personnes. Il a laissé une message sur le répondeur téléphonique de George Markstein – je n’ai aucune idée d’où il tenait son numéro de téléphone – et George l’a rappelé le jour même. Lors de notre première convention au pub “Thatched Barn”, le compositeur Ron Grainer était notre invité d’honneur. Des fans nous écrivaient de tout le pays pour nous informer que tel ou tel acteur jouait dans une pièce près de chez eux et qu’ils les avaient interviewés. C’est comme cela que les choses se sont faites. Roger a pu ensuite en contacté plusieurs et des articles ont été publié dans notre fanzine “Alert”.

VOUS AVEZ ANIMÉ DE NOMBREUSES DISCUSSIONS DURANT LES CONVENTIONS AU SUJET DU PRISONNIER, SUR DES THÉMATIQUES POLITIQUES, D’ACTUALITÉ, DE SOCIOLOGIE…
Oui, cela se passait notamment sous le Gazebo. J’ai toujours eu envie de débattre sur Le Prisonnier, sur la signification de la série. Cela se passait généralement aux alentours de 9 heures du matin. D’autres ont ensuite pris le relais.

DE NOS JOURS, CRÉER UNE “ASSOCIATION D’APPRÉCIATION” AU SUJET D’UNE SÉRIE TÉLÉ SEMBLERAIT UN PEU BIZARRE, NON ?
Ah bon ? Pourtant, il y en a un paquet : Dr Who, Star Trek, etc.

QU’EST-CE QUE LE PRISONNIER VOUS A APPRIS ?
Petite question, longue réponse. Je vous propose de lire mon article “The Long and Winding Road” qui est paru dans Orange Alert, le nouveau magazine de Six of One. Disons que, dans son essence, la série est un guide, une carte de navigation qui nous encourage à remettre les choses en question. Le chemin vers sa liberté personnelle.

POUR FINIR, QUI EST LE NUMÉRO UN ?
Nous sommes tous le Numéro Un.

Roger Goodman (gauche) et Dave Barrie, les co-fondateurs de Six of One

(Photo (c) Rick Davy, theunmutual.co.uk)

David m’a transmis un texte intitulé « Un long et tortueux chemin » pour compléter notre échange. Qu’il en soit remercié. Et voici la traduction.

C’est une belle fin d’après-midi estival. Je suis intrigué par ce que je vois, qui est à la fois extraordinaire et bizarre. Ma cervelle a du mal à comprendre. Je découvre un jeu d’échecs géant niché dans un amphithéâtre. Des personnes se promènent en costumes chatoyants sur une petite place, il y a des Mini- Mokes. On dirait un camp de vacances. Je vois Patrick McGoohan, des acteurs dont les noms me reviennent, des caméras et des techniciens.

Par hasard, je me trouvais en septembre 1966 à Porthmadog et un journal local arborait la photo de Pat McGoohan. La légende indiquait qu’il était en train de tourner sa nouvelle série télé à Portmeirion. “C’est juste à côté, j’ai bien envie d’aller y faire un tour” me suis-je dit. J’avais bien sûr beaucoup aimé sa précédente série, Destination Danger, dont la production m’avait captivé, de même que les intrigues de qualité avec des fins parfois très sombres. Le héros charismatique n’était pas dans le moule des séducteurs sexy et volages de l’époque. Il se servait de son cerveau plus que de ses muscles et se reposait sur des principes moraux élevés.

En compagnie de nombreux curieux et de vacanciers, je suis resté un moment au village, il faisait beau, et j’ai été captivé par l’ambiance colorée et par l’architecture très particulière. Comme le tournage très lent m’ennuyait, je suis allé me balader en me demandant ce que cela pourrait bien donner.

Comme des millions de téléspectateurs, je me suis retrouvé en famille devant la télévision pour découvrir cette nouvelle série tant attendue. Tout commence avec un coup de tonnerre, le regard intense de McGoohan, la séquence d’ouverture qui se déroule à un rythme effréné, les dialogues qui défilent de façon tout aussi intense. Nous étions tétanisés. Tandis que les barreaux se refermaient sur le visage du héros, je savais que j’étais entré dans un territoire radicalement différent et terriblement excitant. Chaque semaine, je me suis demandé dans quelle nouvelle aventure notre héros allait nous entraîner. Arriverait-il à s’échapper ? Puis j’ai tout compris. Sous l’apparence d’une série d’espionnage populaire, il y avait des messages beaucoup plus profonds. Des questions très sérieuses étaient posées.

J’étais captivé, totalement captivé. Des semaines se sont passées. Il y a eu des controverses, parfois des débats houleux avec des amis et des collègues. Et puis subsistait LA question : qui était le Numéro Un ? “Le Dénouement” fut le summum en ce qui me concerne. Je me suis imprégné du contenu. Les derniers plans m’ont laissé groggy. J’ai été marqué très profondément. J’ai ressenti le besoin de revenir dessus, de me poser des questions sans cesse. Parfois, des réponses sont venues, des portes se sont ouvertes. Des années se sont écoulées. De temps en temps, au détour d’une conversation, je glissais “Tu te souviens …?”. Et, dans certains cas, je me suis aperçu que la série était encore ancrée dans les pensées de certaines personnes.

A la fin de 1976, Le Prisonnier a été rediffusé sur ITV. La série n’avait rien perdu de sa force d’attraction. Un speaker lisait les lettres de téléspectateurs. J’avais envie de rencontrer ces gens-là. J’ai donc décidé de leur écrire aussi. Mon adresse a été diffusée après le tout dernier épisode.

J’ai été bombardé de messages en l’espace de deux semaines, plus de 700 lettres. Il était évident qu’il fallait faire quelque chose.
Heureusement, deux personnes ont franchi le seuil de ma porte : Roger Goodman et Judie Adamson. Nous avons co-fondé le club Six of One. C’est comme ça que tout est né. Le nombre de membres a explosé. ITC (les détenteurs des droits) nous ont apporté leur soutien. Portmeirion nous a permis de tenir notre première convention au village. Lorsque j’ai annoncé qu’on allait visionner “L’Arrivée”, les gens se sont précipités à Hercules Hall (la mairie dans la série). Depuis, Six of One a totalisé plus de 65.000 membres et ça continue chaque année avec le soutien Portmeirion qui nous permet de tenir une convention avec un jeu d’échec humain, des invités prestigieux qui ont pris part à la série, et des présentations autour du sens profond de la série.

Nous avions désormais la possibilité d’échanger entre passionnés alors que beaucoup d’entre nous pensions être les seuls à apprécier cette série. Nous n’étions plus seuls, nous faisions partie d’une espèce de confrérie. A ma connaissance, personne n’avait fondé d’association autour d’une série télé à l’époque. Les gens ont du penser que nous étions un peu bizarres, ou du moins excentriques. Après tout, la télévision était un média encore jeune et son contenu très éphémère. Mais n’est-ce pas le rôle de l’art que d’être en avance sur son temps ? C’était le cas du “Prisonnier” et on continue d’en parler encore de nos jours.

Plus de cinquante ans se sont écoulés depuis que j’ai été captivé par cette série à la fois intelligente et provocatrice. En n’a rien perdu de son aura. Elle reste d’actualité, presque hors du temps. C’est une énigme bizarre qui peut être interprétée à divers niveaux. Dans son intention de départ et sans doute à cause de certains accidents. On peut débattre sans fin du Prisonnier, disséquer cette série jusqu’au tout dernier épisode, qui fait tout à fait sens à l’ensemble de façon majestueuse.

Des milliers (millions ?) de textes ont été écrits au sujet du Prisonnier et ce n’est pas près de s’arrêter. J’en ai écrit moi-même pas mal mais il y a autant d’interprétations possibles qu’il y a d’individus. On me demande souvent si j’ai déjà rencontré Patrick McGoohan. J’ai choisi de ne pas le faire quand l’occasion s’est présentée. J’ai compris qu’il préférait qu’on le laisse tranquille, qu’on laisse son oeuvre parler pour elle-même. De plus, Roger, Judie et moi-même lui avions déjà écrit pour lui annoncer la naissance de Six of One, pour lui faire part de notre admiration. Il nous a gentiment répondu et a accepté d’être le Président honoraire de l’association.

Le Prisonnier ne s’est pas contenté d’être dans l’air du temps, il a aussi posé de grandes et intelligentes questions sur l’humanité. Grâce à l’imagination fertile d’un homme, sa passion et sa détermination, une série télévisée nous a transporté vers des territoires magiques, en portant ce message clé : nous construisons notre propre prison dont nous devons nous échapper.. Nous sommes à la fois des prisonniers et des gardiens. Plus on comprends ce message, plus on se sent libérés, ce qui est ironique. La série propose une route vers la liberté individuelle.

C’est clairement une oeuvre passionnelle en ce qui me concerne – un membre de la production a dit qu’elle prenait au tripes – et elle touche au plus profond de l’âme. Le Prisonnier nous donne plusieurs leçons. C’est un parcours vers son “moi” le plus profond. Tôt ou tard, tout individu emprunte ce chemin comme le Numéro Six.

Prochaine interview : Tiziano, le sculpteur français qui a réalisé un buste de Patrick McGoohan, inauguré à Portmeirion.

 

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