Interview avec Rick Davy (The Unmutual)

Nous avons interviewé cet été Rick Davy, le coordinateur du blog The Unmutual et auteur du livret « The Prisoner – The Essential Guide ».

John Hough, Alex Cox, Rick Davy et Tony Sloman

  1. Quand as-tu vu Le Prisonnier pour la première fois ? Quels souvenirs en gardes-tu, notamment en matière de couverture médiatique ?

J’ai découvert la série pour la première fois en 1983, sur la chaîne britannique Channel 4, juste avant mon 10ème anniversaire. Mon frère ainé, connaissant mon goût pour les séries un peu « différentes » du genre Sapphire and Steel (ma préférée) m’a suggéré de la regarder. J’ai demandé la permission à mes parents de rester debout pour pouvoir la regarder. Je me suis dit que Arrival était (et reste encore aujourd’hui) la plus belle chose que j’ai jamais vue à la télévision, quelque chose d’unique. Channel 4 a décidé de diffuser les épisodes dans un ordre particulier : le second à être diffusé était Many Happy Returns. Rétrospectivement, cela semble étrange pour les fans purs et durs, mais c’était plutôt bien de le voir à cette place. J’avais dix ans et cet épisode m’a vraiment scotché. Je l’avais imprimé en tête, il m’a questionné. Tout gamin que j’étais, je savais que cette série masquait un sens caché. Je l’ai regardé avec passion pendant les 15 années qui ont suivi. J’étais totalement absorbé. Je persiste à penser que maintenant encore, cette série – plus que toute autre – se lit à plusieurs niveaux. C’est à la fois une série d’action et d’espionnage, mais aussi une esthétique magnifique, une série filmée dans des endroits merveilleux avec des acteurs fantastiques et des coulisses fascinantes. Il existe un autre niveau plus profond, celui de l’allégorie, qui pose plus de questions qu’il n’apporte de réponses. Je ne me souviens pas d’articles de presse si ce n’est une chronique de deux pages dans le magazine informatique Micro Adventurer. Je n’avais que 9-10 ans à l’époque.

  1. Il y a encore quelques années, faire partie d’une association de fans d’une série spécifique semblait être un truc typiquement British, pour nous autres Français. Pourquoi l’avoir fait à l’époque ?

J’ai adhéré à deux associations vers 1985, après que la série soit sortie au Royaume-Uni en cassettes VHS. C’était avant internet, ne l’oublions pas. Il n’existait pas de livres sur la série à ma connaissance et j’ai voulu en savoir plus sur son « making of ». De nos jours, plus besoin de fan-clubs dédiés à des séries, à des films ou à des artistes. On trouve tout ce qu’on veut en ligne. Or, dans les années 80, les assos et les fan-clubs était de précieuses sources d’informations et donnaient la possibilité de rencontrer des individus qui aimaient les mêmes choses que vous.

  1. As-tu rencontré des acteurs, des scénaristes, des gens de la production ?

Au fil des ans, j’en ai rencontré et interviewé plusieurs. Beaucoup sont devenus des amis. Chaque épisode était un mini-film de 50 minutes. L’implication de l’équipe de production et des acteurs était totale et se constate à l’écran de façon évidente. Il ne faut pas minimiser le travail qu’a représenté chacun des 17 épisodes, même les plus « légers ». Ils sont des exemples de ce que la télévision a fait de mieux. Lorsque j’ai rédigé les commentaires pour les DVD et Blu-Ray de l’édition du 50ème anniversaire publiés par Network – visibles via la touche « sous-titres » et qui donnent des infos sur les coulisses et la production avec une info nouvelle toutes les 8 secondes – je pensais que je n’aurais pas assez de substance pour toute la série. Au bout du compte, j’ai dû en laisser de côté, plutôt que de me creuser la tête pour savoir quoi intégrer. Preuve du travail immense de ses concepteurs.

  1. Quel est ton personnage préféré et pourquoi ?

Le Numéro Six bien sûr. Il est en moi et en nous tous. Quelle que soit la situation, la condition sociale, nous pouvons nous identifier à lui. Nous avons tous nos propres petits villages. Tu as sûrement été témoin de comportements inacceptables ? Par exemple en termes de bureaucratie sans nuance ? Il faut contester sans relâche, rester soi-même, ne pas croire tout ce qu’on nous dit, remettre les choses en question. Alors seulement peut-on espérer rester libre.

  1. Pourquoi gérer un site dédié à une série vieille de 50 ans ?

Je dois remercier le dessinateur Lew Stringer qui est à l’origine du site The Unmutual en 2002. Il voulait mettre à disposition gratuitement des informations. Free for all en quelques sortes. En l’espace de 18 mois, le site a tellement gagné en notoriété que Lew ne pouvait plus y consacrer le temps nécessaire. J’ai donc accepté de prendre la relève. Désormais, c’est une espèce de « hub » consacré au monde du Prisonnier, qui parle des livres officiels ou indépendants, de podcasts, d’événements etc. tout en restant un espace de référence pour tous les fans, quelles que soient leurs opinions. Ils peuvent placer des articles, des dessins, des photos, des nouvelles etc. Tout le monde est WELL COME. Pourquoi ? C’est important pour cette série fascinante. Il faut que tout le monde parle du Prisonnier, joue le rôle de passeur auprès des jeunes générations et ainsi de suite. Comme de la bonne musique ou de la littérature, des films, etc. Il faut apprécier, analyser et transmettre les bonnes séries comme Le Prisonnier.

  1. Tu as organisé deux événements consacrés au Prisonnier aux studios de Elstree en janvier et en juin 2018. Comment t’y es-tu pris ?

Cela a demandé beaucoup de travail ! D’habitude, de tels événements se déroulent à Portmeirion. C’était le cas des conventions « PM » au milieu des années 2000. Cependant, c’est compliqué de convaincre des invités d’un certain âge à voyager loin. Pour le 50ème anniversaire, il me semblait évident de faire quelque chose à Elstree, qui se situe juste en face des studios où a été tourné Le Prisonnier en 1966/67. 5 semaines avant la date-anniversaire, je me suis dit que ça serait une bonne idée de monter un événement pour les fans et le grand public qui reste abordable. Les événements organisés par The Unmutual le sont au bénéfice du Ty Gobaith Children’s Hospice, un foyer pour enfants. Il a fallu m’assurer que tout était en place ET que nous pourrions lever des fonds.

  1. Qui était invité, et quels thèmes ont été abordés ?

Fifty Years of The Prisoner fut un événement entièrement consacré au Prisonnier et j’ai eu le privilège de partager la scène avec de nombreuses personnes ayant participé à la série, mais aussi avec des gens que la série a inspiré. Du côté de la production, nous avons eu John S Smith et Ian Rakoff, qui ont monté trois épisodes (Rakoff apporta plus tard l’intrigue de Living in Harmony). Tous les deux ont longuement parlé de leur implication et de leur travail avec McGoohan. Il y avait aussi Tony Sloman qui a parlé de la fonction d’archiviste. Nous avons eu la chance d’avoir eu trois réalisateurs :

  • John Hough a travaillé sur plusieurs séries à Elstree dans les années 1960 et a réalisé Brass Target – La cible étoile – avec Patrick McGoohan. Il nous a parlé de sa collaboration avec lui (apparemment, il y a eu beaucoup d’improvisations entre McGoohan et John Cassavetes), et de nombreuses stars comme Bette Davis.
  • Alex Cox a parlé de ses propres films et de son livre I am Not a Number
  • Chris Rodley a présenté ses deux documentaires consacrés au Prisonnier : Six into One: The Prisoner File (1983), et In my Mind (2017).

Nous avons eu aussi Terry Ackland-Snow, l’assistant du décorateur Jack Shampan sur Destination Danger à la MGM, l’acteur et dessinateur Brian Gorman, qui a joué des extraits de son one man show Everyman, et le romancier/producteur Nicholas Briggs de Big Finish, qui a supervisé la réalisation des disques audio de leurs propres versions des épisodes du PrisonnierFifty Years of The Prisoner a connu un tel succès qu’il m’a semblé important de monter Not a Number, un événement dédié cette fois-ci à la vie et à la carrière de Patrick McGoohan plutôt qu’aux seules séries du Prisonnier et de Destination Danger. J’ai reçu l’approbation de la famille de Patrick en California (sa fille Catherine a spécialement enregistré un message de bienvenue pour l’événement). Il m’a fallu trouver d’autres invités. Beaucoup de ceux qui avaient déjà participé ont rempilé – John Hough, Alex Cox, Tony Sloman et Ian Rakoff. En plus, j’ai eu la chance de recevoir deux actrices fantastiques : Jane Merrow (qui a joué bien sûr dans Le Prisonnier et Destination Danger) et Vera Day qui est apparue dans Hell Drivers (Train d’Enfer, 1957). Toutes deux ont parlé de la détermination de Patrick et de son souhait de ne jamais laisser quiconque empiéter sur sa vie privée. L’actrice Susan Hampshire – Les trois vies de Thomasina (1963) n’a pas pu assister mais elle avait aussi enregistré un message vidéo dans lequel elle parlait de son travail avec Patrick (de même que Fenella Fielding). Enfin, nous avons eu le lauréat d’un Emmy award, le réalisateur Alvin Rakoff, qui a dirigé McGoohan dans l’un de ses films préférés, The Best of Friends (inédit en France). Rakoff était au bord des larmes en parlant de son travail avec Patrick tellement certaines scènes étaient émouvantes. Rakoff avait du mal à dire « Coupez » ! En plus de ces invités, nous avons pu visionner A Gift from Heaven, un épisode non diffusé de la série The Vise (1955), dans lequel un très jeune McGoohan embrasse la vedette ! Nous avons eu des véhicules, des accessoires originaux, des costumes, de la mémorabilia, la plupart provenant de la collection privée de Steven Ricks. Il avait notamment amené le chariot original du majordome, la veste de cowboy de McGoohan dans Living in Harmony et des aquarelles originales de Jack Shampan. Une équipe de trois caméramen professionnels ont filmé les deux événements et nous allons bientôt produire un DVD.

Avec le documentariste Chris Rodley

  1. Je crois qu’un 3ème événement est prévu ?

Il s’appellera A Celebration of ITC, et se tiendra de nouveau aux studios Elstree à Borehamwood. Cet événement sera consacré aux séries ITC de Lew Grade telles que Le Prisonnier et Destination Danger Man bien sûr, mais aussi Le Saint, Randall and Hopkirk (Deceased), Department S sans oublier les séries de Gerry Anderson comme Les sentinelles de l’Air. Nous aurons des invités spéciaux, des questions/réponses, des séances de dédicaces etc. La liste définitive sera communiquée ultérieurement, mais je suis ravi d’annoncer la présence de l’actrice Annette Andre. On peut prendre des billets sur le site de Quoit Media : http://www.quoitmedia.co.uk, et tous les bénéfices iront de nouveau au Ty Gobaith Children’s Hospice.

  1. Existe-t-il un portrait-robot du fan typique du Prisonnier ?

Aucunement. Les fans sont des individus uniques. Certains aiment se costumer, et d’autres pas. Certains aiment discuter, participer à des événements, et d’autres pas. Certains aiment analyser la série à l’infini, et d’autres pas. Certains comprennent les tenants et les aboutissants de la série, et d’autres pas. Si tu mets 20 fans dans une pièce, tu auras 20 opinions différentes, et 20 personnalités différentes.

  1. Est-ce que tout a été dit et écrit sur Le Prisonnier ?

Je ne pense pas que tout ait été écrit. C’est pour cette raison que la série a perduré pendant 50 ans dans l’imaginaire des gens et dans leur cœur. Il y a autant d’avis différents que de spectateurs. Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise réponse. On découvre tous les ans de nouvelles choses sur la série, les fans apportent leurs propres souvenirs, leurs opinions. Puisse cela durer encore longtemps car je ne me lasse jamais de lire les avis des gens sur la série.

  1. La série est-elle encore d’actualité et pourquoi ?

Assurément, et elle l’est encore plus qu’avant. Les gouvernements veulent accroitre leurs pouvoirs, il y a des caméras de surveillance partout, on se repose de plus en plus sur la technologie pour de bonnes ou de mauvaises raisons. Tout cela donne du corps à la vision sombre du futur à travers l’œuvre de Patrick McGoohan.

Et finalement … Qui est le Numéro Un ?

George Markstein disait que « Le Numéro Un est celui qui dirige ». C’est donc ma femme !

(C) propos recueillis par Patrick Ducher. Tous nos remerciements à Rick.

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