Infiniment Prisonnier

Je me souviens très précisément de l’article au sujet du Prisonnier qui a été le déclencheur de ma passion pour la série, qui m’a fait adhérer au club « Six of One », puis au club français « le rôdeur ». Il s’agissait du mensuel anglais « LM » daté de février 1987 qui m’avait coûté à l’époque £1. Les magazines sur les séries télé étaient inexistants en France à l’époque. Au Royaume-Uni, ils étaient déjà nombreux (Timescreen, TV Zone…) et des publications au sujet de Dr. Who sortaient assez régulièrement avec des tirages impressionnants. LM a été imprimé à plus de 200.000 exemplaires ! Impensable de nos jours (et certainement pas rentable, hélas…). Sur la couverture orange figurait le mot « The Prisoner ». Tiens, n’était-ce pas cette série que j’avais vue dans « Temps X » et « La une est à vous » ? L’article était informatif et mentionnait la sortie de cassettes VHS chez Channel Five. Le No. 6 du bimestriel « Infinity » (11 pleines pages consacré aux 50 ans de la série) est du même genre : informatif, il couvre la série dans sa globalité, présente un historique de la production avec moultes anecdotes ainsi que des portraits de fans et relate les commémorations de Portmeirion en septembre 2017. Le magazine propose même un superbe poster central dessiné par Mark Maddox. L’article est rédigé par Brian J. Robb, le même qui a officié dans Fortean Times dont nous avons déjà parlé (cf. Tally Ho).

Robb rappelle que c’est par ennui et lassitude de Destination Danger que McGoohan a proposé Le Prisonnier au patron de la chaîne ATV Lew Grade. Lors d’une visite au village durant un tournage en tant que John Drake, McGoohan s’était dit qu’il faudrait se servir de ce lieu extraordinaire un jour. Ce fut chose faite deux ans plus tard. Robb souligne aussi l’importance des hommes de l’ombre et notamment de George Markstein : journaliste, dramaturge, ancien espion pendant la seconde guerre mondiale – il a toujours laissé planer le doute à ce sujet – et consultant sur les deux dernières saisons de Destination Danger, il était l’homme de la situation pour piloter les scénaristes au début de l’aventure. David Tomblin ensuite : il a commencé sa carrière à l’âge de 14 ans en 1944 en apportant le thé au personnel sur diverses productions. Par la suite, il est devenu assistant sur des séries telles que L’homme invisible ou Les aventures de Guillaume Tell et bien sûr Destination Danger. Il s’est associé avec McGoohan dès 1960 en créant leur société commune : Everyman Films. Après Le Prisonnier, il a travaillé sur des super-productions américaines (Superman, Indiana Jones, Star Wars…) et a même retrouvé son pote en 1995 sur Braveheart, le film de Mel Gibson sur lequel il fut assistant réalisateur.

Du côté de la production, la tout nouvelle série de ITC « L’homme à la valise » allait débuter. Beaucoup de vieux pros ont décidé de suivre McGoohan : Brendan J Stafford pour la photographie, Jack Lowin et Len Harris à la caméra, l’accessoiriste Mickey O’Toole, le cascadeur Frank Maker… Il y avait un petit contingent d’Irlandais, ce qui a facilité la cohésion de l’équipe. Des repérages eurent lieu pendant l’été de 1966 au Village sous la direction du producteur Leslie Gilliat (on retrouve ses photos originales dans divers coffrets DVD) et de l’assistant de production Bernie Williams, qui travailla ensuite pour Stanley Kubrick (Orange mécanique, Barry Lyndon). L’ordre de tournage puis de montage n’a rien à voir bien sûr avec l’ordre dans lequel les épisodes ont été diffusés. « McGoohan ne disposait que des scripts de Danse de mort, Echec et mat, Le carillon de Big Ben et Liberté pour tous en plus de L’arrivée » rappelle Rick Davy dans l’article. Le majordome nain est apparu dans le film de Richard Lester des Beatles « Help » en 1965 avec … Leo McKern (apparu dans trois épisodes de la série), puis dans « Charlie et la chocolaterie » (1971). Saviez-vous que la grosse boule blanche devait être à l’origine une espèce de kart surmontée d’un gyrophare ? Le caméraman Robert Monks se souvient qu’il faisait un raffut d’enfer… Davy rappelle aussi que l’équipe de tournage est revenue au Village u mois de mars 1967.

Robb rappelle que chaque épisode coûtait la bagatelle de 75.000 livres sterling (soit 1 million de nos jours), ce qui fit du Prisonnier la série la plus chère de l’époque. Il indique qu’ « une série conventionnelle aurait donné des réponses à toutes les questions posées, mais pas celle-ci » et dresse un parallèle avec Twin Peaks et David Lynch. Le tournage ne fut pas de tout repos. McGoohan a dû se séparer de son vieil ami Don Chaffey et assurer lui-même beaucoup de tâches : scénariste sous divers pseudonymes (Archibald Schwartz, Paddy Fitz, Joseph Serf), réalisateur, producteur… tout en jouant à la vedette. Beaucoup pour un seul homme. En 1977, il racontait au journaliste canadien Warner Troyer que « quand le dernier épisode a été diffusé en février 1968 en Angleterre, il a battu des records d’audience car tout le monde voulait savoir qui était le Numéro Un ». Dire que le plan dure à peine plus de 4 secondes…

Robert Fairclough, l’auteur de The Official Prisoner Companion » (Carlton Books, 2002) a participé aux commémorations de septembre 2017 en compagnie de 150 invités qui faisaient partie des 100.000 visiteurs annuels du Village. Il a été particulièrement impressionné par la voix de l’actrice Fenella Fieldling, qui 50 ans plus tôt, susurrait « Le parfum du jour est fraise » dans les haut-parleurs du Village. Norma West, l’assistante de l’inquiétante Numéro Deux dans « Danse de mort » était âgée de 23 ans à l’époque : « Je me souviens que les moments « off » ont été très amusants. Mary Morris et moi-même allions nous baigner tous les matins vers 6 heures avant de commencer le tournage. On discutait avec Pat autour d’un café. »

Différent son de cloche de la part d’Annette André, la fille de l’horloger dans « L’enterrement », une actrice rendue plus tard célèbre grâce à la série ITC « Randall and Hopkirk » : « C’était difficile de travailler avec McGoohan. Quand vous étiez face à lui, il ne vous regardait pas, il regardait derrière vous ; Beaucoup d’acteur font ça. ». Sa collègue Jane Merrow (Allison dans « Double personnalité » est dithyrambique : « Je l’aimais beaucoup. C’était l’un des meilleurs acteurs avec lequel j’ai jamais travaillé. Il avait une énergie intérieure et des tripes extraordinaires »

Derren Nesbitt, pour la petite histoire, raconte qu’il aurait dû être un Numéro Deux récurrent, mais que finalement McGoohan a changé d’avis ce qui a chagriné George Markstein. Il lui aurait dit « Il va falloir en trouver un différent chaque semaine, ce qui n’a pas de sens ».

Le réalisateur Chris Rodley raconte que les dirigeants de Channel n’avaient pas aimé son travail documentaire « Ils ne voulaient pas de voix off. Ensuite McGoohan ne voulait pas que je lise mes questions ; Il n’arrêtait pas de me dire : Regardez-moi, j’ai besoin de voir des yeux ».

On peut trouver Infinity en version papier ou numérique à cette adresse 

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