50 ans de Prisonnier célébrés à Elstree

Le 21 janvier 2018 s’est tenue dans les studios de Elstree au nord de Londres à l’initiative du site web The Unmutual une soirée spéciale consacrée au 50 ans du Prisonnier. Parmi les invités, citons John S. Smith (monteur) et Ian Rakoff (monteur et scénariste), Chris Rodley (réalisateur du documentaire In my mind sur Patrick McGoohan), Brian Gorman (acteur et dessinateur), Alex Cox (réalisateur), Nicholas Briggs (scénariste d’une série d’épisodes audio du Prisonnier), Paul Welsh (ancien président des studios Elstree) et Tony Sloman (archiviste). Rappelons que ces studios (où furent tournés Indiana Jones, La guerre des étoiles, Le Saint, Chapeau melon et bottes de cuir…) sont situés à un jet de pierre de l’endroit où fut tourné Le Prisonnier, les studios de Borehamwood ayant été rasés depuis belle lurette. Cet événement est mémorable car les « survivants » ayant participé au tournage – acteurs, membres de la production, scénaristes – sont de moins en moins nombreux.

En préambule, John S Smith raconte avoir été appelé à l’aide par Lee Doig pour tenter de sauver Danse de mort, qui était une abomination selon McGoohan. C’était une période trouble pendant laquelle plusieurs réalisateurs furent limogés sans ménagement. En dépit d’un contexte tendu, Smith a su tirer habilement son épingle du jeu et produire quelque chose qui plut à la vedette. Ian Rakoff venait du cinéma et du documentaire. Selon lui, ces différents milieux se snobaient terriblement. Smith l’a contacté pour qu’il vienne lui donner un coup de main et ils se sont bien entendu. Selon Rakoff, en dépit de la pression énorme à laquelle McGoohan était soumis, l’acteur venait souvent les voir. Smith raconte qu’il est même arrivé qu’il se confie et lui raconte sa vie. C’est dans ce contexte que Smith a expliqué à McGoohan que son jeune comparse était aussi scénariste. Rakoff a donc soumis l’idée du scénario de Living in Harmony, mais les choses ne se sont pas très bien passées du moins au début. Rakoff parle d’un entretien houleux de deux heures durant lequel McGoohan est devenu complètement dingue car il trouvait le contexte de l’histoire trop sombre. Rakoff explique qu’il y avait une armée de monteurs dans les studios qui travaillaient sur Le Prisonnier. Beaucoup se sont fait virer.

Smith raconte qu’à cause de contraintes budgétaires, il a dû composer un épisode avec plein de chutes de studios, notamment des plans avec des hélicoptères pour L’enterrement. Il a aussi réutilisé des scènes du fameux match de Kosho : c’est la propre main de Smith que l’on voit en train de bidouiller une montre dans le vestiaire !

Le réalisateur Chris Rodley ne garde pas un très bon souvenir de sa première mission : la production d’un documentaire sur Patrick McGoohan pour le compte de la chaîne Channel 4 en 1983. C’était son tout premier job. McGoohan l’a détesté. Finalement, Network, les détenteurs actuels des droits de la série l’ont contacté en indiquant qu’ils avaient tous les rushes et l’ont invité à retravailler le documentaire en question (qui sera publié sous l’appellation « In my mind ». Selon Rodley, il n’y avait rien à sauver car les rushes étaient restés tels qu’ils les avaient en mémoire. Rodley raconte qu’il a finalement eu une illumination lors de la première semaine du montage. Il explique que la première partie du tournage s’était déroulée sur une journée dans une espèce de chalet et que c’était terrible, au point que McGoohan a voulu racheter les bobines, mais sans succès car elles appartenaient à Channel Four. Le second jour de tournage s’est mieux passé mais Rodley pense que McGoohan se révèle à travers ses aboiements, sa colère. Rodley raconte qu’il a été marqué à vie pour la suite de sa carrière. « Si McGoohan avait bénéficié de la technologie actuelle, il en aurait fait quelque chose de grand » explique-t-il, ajoutant que selon lui « Il avait l’immense remords d’avoir mal fait quelque chose, d’avoir déçu les gens. S’il était retourné au pays, il se serait fait crucifier ». C’est pour cela qu’il a fait appel à Catherine McGoohan pour donner un contrepoint au nom de son père. Rodley raconte que « Jeff Bridges ou Jeff Goldblum sont d’excellents acteurs, mais pas des « raconteurs », de vrais cons. McGoohan ne voulait rien « expliquer » car il pensait que ce n’était pas de sa responsabilité. Mais je ne l’ai pas compris à l’époque ».

Keith Rogers était jeune garçon en vacances avec sa famille durant le tournage de l’Arrivée en septembre 1966. Il a redécouvert des bobines 35mm qu’il avaient faites. A l’époque, il pensait que c’était un nouvel épisode de Destination Danger. « Les pellicules valaient cher, mais j’en aurais acheté plus si j’avais su la destinée de cette série » explique-t-il 52 ans plus tard alors que des extraits des 9 minutes tournées sont projetés devant le public. Il est lui-même devenu monteur pour la télévision.

Brian Gorman, qui a dessiné le roman (bio)graphique de McGoohan est également acteur (il a monté une pièce d’une heure pour une convention de Six of One ainsi qu’une histoire audio. Il trouve le jeu de l’acteur McGoohan très difficile à recréer car il manque d’oxygène tellement son débit est rapide. « Les gens sont tellement marqués par sa personnalité que je me suis contenté de tenter de reproduire son esprit ».

Prenant la suite, le réalisateur Alex Cox (Sid & Nancy, Repo man…) vient parler de son livre « Not a number », dans lequel il propose un ordre de visionnage idéal qui, selon lui, repose sur l’ordre de production. En tant que réalisateur lui-même, il essaie de mettre ses acteurs à l’aise : « Tout le contraire de McGoohan, qui virait ses réalisateurs et terrifiait ses acteurs. Mais imaginez un peu la pression à laquelle il était soumis. Comment pouvait-il se concentrer à Portmeirion, au beau milieu des touristes ? Ed Harris – que Cox a dirigé sur Walker en 1987 – ne supportait de croiser le regard d’un membre de l’équipe car cela troublait sa concentration ».

Cox avait 12 ans lors de la première diffusion. Il découpait les résumés des épisodes dans les programmes de télé. Lorsque l’éditeur américain des Blu-ray lui a passé un coffret, il a proposé spontanément d’écrire un livre mais ce dernier lui a conseillé de faire vite pour coïncider avec le 50ème anniversaire en 2017. Cox trouve remarquable que la série ait pu se faire dans ces conditions : « Tous les épisodes étaient en suspension. C’est extraordinaire que McGoohan ait pu garder les idées suffisamment claires pour en faire quelque chose de cohérent, surtout que Markstein a lâché l’affaire au bout des 13 premiers épisodes. Le sens s’est construit petit à petit ».

Nicholas Briggs, producteur de deux remarquables coffrets d’épisodes audio raconte qu’il voulait originellement faire des adaptations de séries de Gerry Anderson. Finalement, cela ne s’est pas fait et l’éditeur a accepté son projet autour du Prisonnier. Briggs ne voulait pas remplacer McGoohan et se différencier de tout ce qu’il avait fait autour de Dr. Who. Le choix de l’acteur Mark Elstob fut assez épique. Il l’avait rencontré sur une tournée théâtrale autour de la série anglaise « Brideshead revisited », un four total. Elstob était aussi très identifié à cause d’un rôle dans le soap populaire Emmerdale. Briggs et lui-même étaient fans de Dr Who ce qui les a rapprochés. ITV a accepté la proposition. A la question de savoir comment il a trouvé les idées d’adaptations, il répond « Tout simplement devant une tasse de thé, puis je triture diverses possibilités, comme celle de transposer un épisode sur la lune et de l’appeler « Harmony ». Un troisième coffret est prévu pour 2019. Scoop : un épisode s’appelle « The Seltzman syndrome ».

C’est pendant une sortie en bateau avec son père qu’il a entendu parler du Prisonnier pour la première fois : apercevant de grosses bouées orange, il s’est exclamé « Tiens, comme dans le Prisonnier », et ce dernier lui explique qu’il s’agissait d’un « truc d’adultes ». Ce n’est qu’en 1977, à l’occasion de la première rediffusion au Royaume-Uni, qu’il s’en est souvenu. S’attendant à voir un rôdeur orange, il fut très surpris de découvrir un gros ballon blanc. Puis il s’est rappelé que son père a dû voir la série en noir et blanc.

L’acteur anglais Paul Gosling a écrit une pièce autour du Prisonnier, au sujet de la relation entre Lew Grade et McGoohan. Pour lui, il est impossible de ne pas « entendre » la voix de McGoohan et son phrasé si distinctif. Gosling s’est est souvenu lorsqu’il a fait, en 2014, un (faux) documentaire vidéo hilarant sur l’improbable rôle de McGoohan dans Docteur No » intitulé « Mr. No Kiss Kiss Bang Bang ».

Paul Welsh est l’ancien président des studios Elstree. Il explique que les studios de MGM – où ont été tournées la majorité des épisodes du Prisonnier – et raconte que très peu de choses ont été faites après « 2001, odyssée de l’espace ». « Les studios étaient à l’abandon au début des années 70. Je m’y suis promené et j’ai découvert des scénarios, des photos, des dossiers qui traînaient. Sans parler des vieux décors (des images des décors du Carillon de Big Ben, de Harmony sont projetées). J’ai rapatrié de nombreux éléments dans ma propre cave et j’ai même trouvé des trucs relatifs au Prisonnier qu’il me faut encore localiser. Nous avons contacté les personnes à Los Angeles qui ont rachetés MGM. Cette industrie se fout complètement de son histoire » conclut-il laconique.

L’archiviste Tony Sloman avait apporté des reliques du tournage : des cartons sur lesquels étaient imprimés – avec le lettrage du Village – les qualificatifs d’individualistes entendus sur « J’ai changé d’avis » : « rebel », « self », « reactionary », « individual », « independance »). Quel souci du détail ! « Si on m’avait dit que je parlerai encore du Prisonnier 50 ans plus tard, je n’y aurai pas cru ! ».

Le réalisateur John Hough a dirigé McGoohan en 1979 sur « Le cible étoilée », à Munich. Il raconte que Sophia Loren était obsédée par la justesse du texte et du jeu, tandis que Cassavetes et McGoohan permettaient des improvisations. Ces deux derniers se sont d’ailleurs très bien entendus. McGoohan était du reste très facile à diriger, très docile., alors qu’il y avait une certaine tension entre Loren et Cassavetes.

Pour clore la soirée, le public de mordus pu admirer des accessoires de tournage provenant de la collection personnelle de Steven Ricks, l’auteur d’une remarquable série d’interviews dans les années 90 (The Prisoner in-depth, The Prisoner investigated etc.).

Le DVD « 50 years of The Prisoner » (120 minutes) est proposé sur le site de http://www.quoitmedia.co.uk/prisoner50dvd.htm au profit de Ty Gobraith, une institution venant en aide aux enfants défavorisés de Conwy, au Pays de Galles. Prix : 11.99 GBP (port compris). La semaine prochaine, on présente le coffret No. 2 Big Finish (4 adaptations en audio d’épisodes du Prisonnier)

Texte (C) Patrick Ducher

Laisser un commentaire

error: Content is protected !!
%d blogueurs aiment cette page :